Fiscalité : Les éditeurs numériques français fragilisés par la TVA

Les éditeurs français qui se lancent prudemment sur le marché du livre numérique s'estiment fragilisés par la décision de la cour de justice de l'Union européenne de relever le taux de TVA de ce nouveau support. 

« C'est dommageable pour le développement du marché numérique, alors qu'on en est encore au décollage », a dit à l'AFP Patrick Gambache, le responsable du développement numérique chez La Martinière. La cour de justice de l'UE a jugé jeudi que la France ne pourrait pas continuer d'appliquer un taux de TVA réduit sur les livres numériques et devra donc appliquer le taux de TVA normal de 20 %. Elle a donné raison à la Commission européenne, qui avait introduit des recours contre la France et le Luxembourg. 

Pour Virginie Clayssen, responsable du développement numérique du groupe Editis, « quinze points d'augmentation de TVA dans un marché qui est encore en train de prendre son essor, c'est catastrophique »« Nous allons observer pour voir quelles sont nos options », réagit Mathieu Raynaud responsable de la distribution numérique chez Volumen (groupe La Martinière), en rappelant qu'à cette hausse s'ajoute l'arrivée de l'offre d'abonnement Kindle Unlimited du géant américain Amazon. 

La nouvelle tombe au plus mal : « l'année 2015 est une année de transition »pour le livre numérique, dit-il. Une grande majorité des éditeurs français sortent aujourd'hui leurs livres simultanément en librairie et sur support numérique. Les problèmes techniques et juridiques sont en grande partie aplanis, notamment avec le nouveau contrat d'édition tenant compte des droits numériques des auteurs, disponible depuis la fin 2014. 

Pour autant, les ventes de livres numériques ne décollent pas et restent globalement autour de 2 % chez la plupart des éditeurs contrairement aux États-Unis où elles ont littéralement exposées. Tout reste donc à inventer de ce côté-ci de l'Atlantique. Pour l'instant, « c'est la littérature de genre qui enregistre un très bon score », comme les romans sentimentaux, la Fantasy ou les polars, souligne Alban Cerisier responsable du développement numérique chez Gallimard. 

Pourtant, pour la littérature générale cela peut aussi devenir un « amplificateur de best-seller » grâce aux « effets du système de recommandation sur les sites de ventes », propre à l'univers du net. De fait, un livre qui réalise un très bon score en ligne se vend aussi en version papier et inversement, constatent les éditeurs. 

Valoriser un patrimoine

Le numérique est aussi « une opportunité pour remettre en avant les fonds importants de certains grands éditeurs français », estime Alban Cerisier. Patrick Gambache, pousse en effet les maisons d'édition de son groupe à valoriser leur« patrimoine », même s'il admet que « plus le fonds est vieux, plus il est long et difficile de récupérer les droits » auprès des auteurs et des ayants droit. 

Pour l'éditeur Léo Scheer, éditeur de littérature et de sciences humaines, le bilan reste toutefois positif. « Le principal objectif de la numérisation c'est de permettre à tout le monde de trouver des livres qui n'existent plus en version papier et le fait d'avoir à nouveau une notoriété en version numérique fait repartir le papier. Il y a un effet d'entraînement »

Héloïse d'Ormesson estime, en revanche, que pour une maison comme la sienne « il est plus important de s'investir dans le lancement de ses nouveautés papier que de numériser tout le fonds »« Numériser de manière systématique, ça n'a pas beaucoup de sens », assure pour sa part Virginie Clayssen.« Beaucoup d'éditeurs, pour donner une chance à ces livres de rencontrer leurs lecteurs, numérisent l'ensemble des œuvres d'un auteur au moment où ils sortent une nouveauté », raconte-t-elle. 

Car le fait, pour un livre, d'exister en version numérique ne suffit pas pour trouver son lectorat. Il faut aussi réussir à faire sa place dans la masse des ouvrages existants en déployant des trésors de marketing. Cela peut donner des résultats inattendus. La petite maison d'édition « Au-delà du raisonnable »réalise ainsi 15 % de ses ventes numériques au Québec, « un marché qu'elle n'aurait pas pu toucher en papier », note sa patronne Véronique Ducros.