Livres : Pour en finir avec la critique dramatique

Pour en finir avec la critique dramatique, de Jean-Louis Jeener

Auteur, comédien et metteur en scène de théâtre depuis un demi-siècle, successeur de son père, Jean-Baptiste, depuis 40 ans en tant que critique au Figaro Magazine, Figaroscope et Valeurs Actuelles, Jean-Luc Jeener, 69 ans, licencié en théologie, est également, depuis 20 ans, directeur du théâtre d’art et d’essai du Nord-Ouest, et est donc, comme il le reconnaît lui-même, juge et partie mais revendique néanmoins une « déontologie sans faille » et une certaine « probité indiscutable » avec une dose de « lucidité », quitte à ne pas faire la critique de l’œuvre ou du navet d’un ami tel, par exemple, de Yasmina Reza « qui a débuté dans [sa] compagnie [la Compagnie de l’Élan qu’il a fondée, à 19 ans, en 1968, au lycée Janson-de-Sailly, ndlr] et qui ne supporte pas l’idée que l’on puisse mettre la rigueur professionnelle avant l’amitié ».

Un brin — voire beaucoup — prétentieux et se plaçant au-dessus de la mêlée quelle que soit la casquette dont il se ceint mais, il est vrai, en revanche, qu'une certaine lucidité ne lui fait pas défaut dans cet opuscule « Pour en finir avec la critique dramatique »Pour en finir avec la critique dramatique, Jean-Luc Jeener, coll. « Coup de gueule et engagement », Éd. Atlante, Neuilly-sur-Seine, févr. 2018, 128 p., 15 €. que son éditeur dit être « une défense véhémente et passionnée d’une figure de plus en plus contestée, celle du critique dramatique, décriée par une partie des créateurs qui a oublié que sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur [proverbe extrait du Mariage de Figaro de Beaumarchais et repris au fronton du quotidien le Figaro, ndlr] ». Contre la complaisance et l’hypocrisie de plus en plus souveraines dans la sphère du théâtre contemporain, poursuit le communiqué, l’auteur fait « l’éloge envers et contre tous d’une critique vivante, subjective, risquée, engagée et honnête, seul rempart au règne de l’argent, du pouvoir et de l’égo dans un art menacé par les travers de l’ère du paraître ».

Et il est vrai que tout bon ou mauvais critique reçoit son lot quotidien d’insultes plus ou moins bien senties dès lors qu’il ose écrire, de manière, certes, subjective, ce qu’il pense du spectacle vu la veille ou l’avant-veille alors que l’auteur, metteur en scène ou comédien attend la « consécration » et la « reconnaissance » pour le travail fourni car, pour lui, cela représente un investissement personnel très important de plusieurs mois voire un investissement financier qui peut être mis à néant ou presque par un coup de plume et la critique de la critique se révèle, parfois, totalement disproportionnée.

Dans le genre mécontent, Jean-Louis Jeener nous livre ainsi, pour illustrer son propos, une lettre reçue d’une comédienne particulièrement meurtrie par son poison subjectif : « Je suis abasourdie par la méchanceté et la violence de votre article sur notre spectacle. Ce n’est pas une critique, c’est une entreprise de démolition, le contenu honteux d’un égout puant, un coup de poignard ! […] Je vous trouve détestable monsieur et je ne veux plus jamais vous croiser nulle part, ni même entendre parler de vous. Vous n’existez pas. Je vous méprise. Vous qui vous projetez en bon chrétien, je vous considère comme un épouvantable prévaricateur, un être nuisible. Et votre destin me semble lié à l’enfer, à la haine et à la frustration, pour l’éternité. […] Vous êtes odieux, vous êtes un raté, un charognard qui se nourrit de la chair des comédiens. Un parasite. Un être aigri. Je vous plains. […] Vous vous imposez en censeur, en décerneur de blâmes, vous "dégueulez" votre frustration, votre haine […] Vous ne crachez que des horreurs dans ce papier, vous êtes humiliant ; malsain. […] quand on voit comme il est difficile de faire vivre les petits théâtres de quartier et qu’en un misérable petit papier vous éprouvez le besoin de réduire à néant la possibilité de faire venir le public du Figaro ! […] Je m’en tiens là serpent. Vous êtes méprisable de m’attaquer sur mon physique, sur mes expressions de visage. On ne parle pas d’une femme comme ça. Je pensais qu’avec l’âge on acquérait un savoir vivre, une élégance, beaucoup de tolérance. Ce n’est pas votre cas, vous êtes un mufle. […] ».