Spectacle immersif : Le fléau, Mesure pøur mesure

"Le fléau, Mesure pøur mesure", au domaine national du Palais-Royal. Photo Olivia Bonnamour.
"Le fléau, Mesure pøur mesure", au domaine national du Palais-Royal. Photo Olivia Bonnamour.

« Le fléau, mesure pøur mesure » (2023), d'après la pièce « Measure for Measure » (1604, premier in-folio, Londres, 1623) de William Shakespeare (1564-1616). Traduction, adaptation et mise en espaces par Léonard Matton. Avec Marjorie Dubus (Isabelle), Thomas Gendronneau (Angelo), Mathias Marty (le Duc de Vienne Vincentio, frère Ludovic), Jacques Poix-Terrier (le geôlier), Roch-Antoine Albaladéjo (Lucio), Zazie Delem (madame Surfoutue), Jérôme Ragon (Givré), Maxime Chartier (Filsdepute), Justine Marçais (Juliette), Camille Delpech (Marianne, Francesca), David Legras (Escalus), Laurent Labruyère (frère Pierre), Drys Penthier (Claudio), Lean-Loup Horwitz (Pompé) et Dominique Bastien (Salcochon, Moudugenou). Au domaine national du Palais-RoyalDomaine national du Palais-Royal, place Colette, Paris-1er. M° Palais Royal-Musée du Louvre. Jusqu'au 27 août 2023, sauf les 21 et 22, à 20:00 et nocturne à 22:30 le 26. 47,18 €, tarif réduit pour les moins de 30 ans, intermittents et demandeurs d'emploi. Réservation en ligne : my.weezevent.com/le-fleau-mesure-pur-mesure.. 90'.

Au début du dix-septième siècle, en pleine épidémie de peste, le duc de Vienne annonce qu’il quitte la ville — mais en fait il y reste déguisé en frère Ludovic — et il confie la charge de la magistrature suprême à son jeune et vertueux ministre de la justice Angelo pour pouvoir ainsi jauger et observer de loin l’application de la loi pénale dans toute sa rigueur en matière de fornication et de prostitution notamment, ce qu’il est lui-même incapable de faire appliquer tant il est humain et bon comme du pain.

Spectacle immersif, Léonard Matton, qui signe la traduction, l’adaptation et la « mise en espaces », dans un lieu exceptionnel, de cette fresque humaine résolument moderne des pouvoirs nobiliaire, ecclésiastique, judiciaire et patriarcal de William Shakespeare, a sollicité et obtenu les autorisations nécessaires pour en planter le décor majestueux dans la cour d’honneur du Palais-Royal, parmi les colonnes de Buren, où siègent aujourd'hui, de part et d’autre du Conseil d’État, à gauche, le Conseil constitutionnel et la Comédie française, et à droite, le ministère de la culture.

Le spectacle protéiforme se déroule simultanément aux quatre coins de la cour et vous devrez donc, si vous en avez la possibilité, y retourner une deuxième fois voire une troisième et une quatrième fois si vous ne voulez pas perdre une seule petite miette de l’intrigue.

Au nord-est de la cour, à proximité de la galerie Valois, de ce que LexTimes en a vu et compris, Claudio est surpris en train de forniquer avec sa jeune promise, Juliette, qu’il a mis enceinte avant de l’épouser et est pour cela condamné à mort de manière expéditive avant d’être emmené en prison et normalement être passé au billot dès le lendemain. Mais comme il tient à épouser sa dulcinée, il prie et implore son ami Lucio d’aller demander à sa jeune sœur, Isabelle, qui se destine à entrer incessamment sous peu dans les ordres, d’intercéder pour lui auprès du maître de la ville, Angelo, qui — tout vertueux qu’il est — lui demandera des faveurs en échange de la tête de son frère. Isabelle refuse de sacrifier sa virginité pour sauver la tête de son frère mais l’aumônier de la prison, qui n’est autre que le Duc déguisé en prêtre, feint d’arranger le coup et, dans la pénombre, substitue Marianne à Isabelle que le vertueux ministre avait jadis refusé d’épouser lorsqu’elle avait perdu dans un naufrage sa dot en même temps que sa famille. Le Duc reprenant in fine les rênes de la ville, qui parviendra à sauver sa tête ou sa vertu en mangeant son chapeau et plus encore pour plaire ou ne pas déplaire au Grand Maître Tout-Puissant qui a, entre-temps, découvert et pu apprécier les vices et les vertus des uns et des autres de sa cour et de sa ville.

Fornication, dot, droit de cuissage, pouvoir, harcèlement, égalité homme-femme dans le couple et dans la société lato sensu, autant de thèmes qui sont toujours peu ou prou d’actualité ici et même davantage ailleurs et que — quatre siècles avant le déchaînement planétaire du mouvement #MeToo — ce texte, d’une étonnante et extraordinaire modernité en tous points, met parfaitement en situations et perspectives sans rien caricaturer.

Tout est donc parfait, la cour d’honneur, la mise en espaces, la musique Renaissance et les dix-sept comédiens et comédiennes qu’il faudrait sans doute tous applaudir à tout rompre et remercier un par un tant ils ont tous eu énormément de mérite et de courage en cette soirée pluvieuse de vendredi où le soleil n’était pas rendez-vous et que c’est donc les pieds trempés et le visage dégoulinant qu’ils ont donné le meilleur d’eux-mêmes au milieu de parapluies, cabans, chapeaux et autres protège-pluie de toutes sortes.