Théâtre : La Ronde, d'Arthur Schnitzler

La Ronde d'Arthur Schnitzler, au théâtre 14. Photo Lot.
La Ronde d'Arthur Schnitzler, au théâtre 14. Photo Lot.

« La ronde » (2018), d'après la pièce éponyme d'Arthur Schnitzler (1862-1931). Mise en scène par Jean-Paul Tribout. Avec Léa Dauvergne (la soubrette), Marie-Christine Letort (la femme mariée), Caroline Maillard (la grisette et la prostituée), Claire Mirande (la comédienne), Florent Favier (le fils de famille), Laurent Richard (le mari), Xavier Simonin (le soldat et le comte)et Jean-Paul Tribout (l'auteur dramatique). Et Alexandre Zerki, au piano. Au théâtre 14Théâtre 14, 20 avenue Marc Sangnier, Paris-14e. M° Porte de Vanves. Le lundi à 19h, du mardi au vendredi à 21h et le samedi à 16h. 25 €. Rés.: 01 45 45 49 77.. Jusqu'au 31 décembre 2018. 95'.

À Vienne, en Autriche, au tout début du siècle dernier, cinq femmes et cinq hommes, d’âge et de milieu fort différents, participent activement à dix jeux de séduction, une quête perpétuelle irraisonnée d’un plaisir jamais assouvi que sont ces dix tableaux successifs de la Ronde d’Arthur Schnitzler qui fit scandale lors de sa première publication en 1903 et de ses premières représentations vingt ans plus tard à Berlin et à Vienne.

Chaque tableau dépeint un couple, toujours composé d’un homme et d’une femme, qui se livre à un subtil jeu de séduction ou de pouvoir lequel, après quelques brefs préliminaires, va invariablement se conclure par un rapport sexuel (simulé) et ensuite le couple se sépare mais l’un des deux rejoint un ou une autre pour former un autre couple et ainsi de suite. Une prostituée va ainsi lever un militaire qui séduit une soubrette qui couche avec le fils du patron qui a une aventure avec une femme mariée qui est gratifiée d’un retour de flamme de son mari qui entraîne une grisette dans un cabinet particulier qui rencontrera un auteur dramatique qui conquerra une comédienne qui séduira un aristocrate qui se réveillera au côté de la prostituée du premier tableau et cela boucle la boucle ou plutôt « la ronde ». Un scénario de toute beauté pour une version « hard » par Rocco Siffredi et qui rappelle aussi les backrooms de certains bars.

Mais à quoi, tout cela rime-t-il ? « De tout l’hiver, écrit Arthur Schnitzler le 26 février 1897 à sa maîtresse Olga Waissnix, je n’ai écrit qu’une suite de scènes parfaitement impubliables et sans grande portée littéraire, mais qui, si on l’exhume dans quelques centaines d’années, jettera sans doute un jour singulier sur certains aspects de notre civilisation ». L’auteur donne en effet à voir toute la diversité de la société viennoise de la fin du 19e siècle, en présentant des personnages issus de toutes les classes sociales qui ont pour seul et unique point commun l’amour du sexe.

Et c’est en raison de sa thématique franchement sexuelle que la pièce déclenchera l’un des plus longs scandales de la littérature. Remisée jusqu’en 1900, elle est tirée juste à 200 exemplaires à compte d’auteur pour les intimes et fait néanmoins l’objet d’une recension dans la Neue deutsche Rundschau par Alfred Kerr mais ce n’est que lors de sa publication par Wiener Verlag en avril 1903 que la presse quasi unanime se déchaînera et que l’ouvrage sera interdit l’année suivante et ne circulera que sous le manteau pendant deux décennies. Les deux premières représentations théâtrales, à Berlin en décembre 1920 et à Vienne en 1921, donneront lieu chacune à un procès retentissant qui, in fine, marquera le triomphe des partisans de la pièce.

Cette Ronde de Jean-Paul Tribout, créée en juin dernier pour le festival d’Anjou, est parfaitement fidèle à l’esprit et au texte de Schnitzler. Il n’a pas voulu céder, dit-il, à la tentation de transposer, moderniser ou actualiser le texte même si, les mœurs évoluant, on pourrait parfaitement imaginer — comme certains l’ont d’ailleurs déjà fait — une version homosexuelle, plus érotique voire sadomasochiste. Rien de tout cela, la Ronde de Tribout reste ancrée à Vienne, en 1900, et ne s’écarte de l’original que sur quelques plans scéniques, un décor plus contemporain fait d’un « inévitable lit » et de « glaces sans tain » et un musicien-compositeur-bruiteur qui accompagne le spectacle en direct.

À noter deux adaptations au cinéma, l’une par Max Ophüls en 1950 avec Gérard Philippe, Simone Signoret, Jean-Louis Barrault, Danielle Darrieux et Daniel Gélin, et l’autre par Roger Vadim en 1964 avec Jane Fonda, Marie Dubois, Maurice Ronet, Jean Sorel et Jean-Claude Brialy.