Théâtre : Lettres à Nour

Lettres à Nour, au théâtre Antoine.
Lettres à Nour, au théâtre Antoine.

« Lettres à Nour », d'après le livre de Rachid Benzine (Nour, pourquoi n'ai-je rien vu venir ?, Seuil, Paris, oct. 2016, 96 p., 13 €). Mise en scène par Charles Berling et Rachid Benzine. Avec Éric Cantona et Nacima Bekhtaoui (Nour). Au théâtre AntoineThéâtre Antoine, 14 boulevard de Strasbourg, Paris-10e. M° Strasbourg-Saint-Denis. Du mardi au samedi à 19h. De 21 à 51 €. Rés.: 01 42 08 77 71.. Jusqu'au 29 décembre 2018. 70'.

Élevée dans le bonheur quotidien et pourrie gâtée par un père veuf, philosophe et brillant universitaire, Nour, 20 ans à peine, disparaît un beau jour sans crier gare pour aller rejoindre, en Irak, l’homme de sa vie, un lieutenant de Daech qui l’a conquise corps et âme, qu’elle a secrètement épousé quelques semaines auparavant et de cette union naîtra neuf mois plus tard, le 16 octobre 2014, une enfant prénommée Jihad.

Très attachés l’un à l’autre, Nour va échanger avec son père, entre février 2014 et novembre 2015, une dizaine de lettres que nous lisent Nacima Bekhtaoui et Éric Cantona placés chacun, symboliquement, aux deux extrémités d’une table en acier sans fin qui couvre presque toute la largeur de la scène. Les échanges, assez virulents de part et d’autre, se durcissent au fil des lettres avant de brutalement évoluer vers la fin lorsqu’il sera trop tard pour faire marche arrière.

Le père, musulman pratiquant et épris des Lumières, ne comprend pas que sa petite fille adorée, à qui il avait tenté d’inculquer des valeurs aussi essentielles que la liberté, la tolérance et la démocratie, ait pu d’elle-même aller se jeter dans la gueule du loup et se soumettre aux caprices d’un monstre, un être immonde, qui viole et égorge des femmes et même des gamines et lui crie, s’excuse, implore vainement : Reviens, sors de ce cauchemar, de ce piège !

De son côté, Nour, follement amoureuse de son héros jusqu’à la naissance de leur petite Jihad, croit avoir découvert la Lune sur Terre et est révoltée que les valeurs tant prônées par son père soient trahies par un « Occident » qu’elle entend bien participer à renverser par « un ordre et un monde nouveaux et meilleurs » et lui répond, supplie : Viens ici, nous triompherons !

Véritable dialogue de sourds qui mènera Nour à justifier les attentats en France de 2015 par tous les musulmans tués en Palestine, au Yémen et ailleurs dont personne ne se soucie guère, ne pleure, ne s’émeut. « Je ne soutiens pas, écrira-elle à son père, mais, à l’instar de certains Gilets jaunes modérés interrogés quant aux exactions et dégradations perpétrées ces dernières semaines par leurs collègues ou perturbateurs jusqu’au-boutistes, [elle] comprend ». Dialogue de sourds qui durera jusqu’à ce que Nour sera reléguée à un rôle de seconde épouse, d’esclave, que sa meilleure amie, Giulia, enceinte, sera sauvagement assassinée par ceux-là même dont elle épousait la cause et que, confrontée à la réalité, elle tentera alors de s’enfuir avec Jihad.

Une lecture spectacle d’une intensité extrême dont les dernières minutes m’ont arraché plusieurs larmes.